LIDDELL ENTERRE L'ODEON
La scène baigne dans le rouge, des fauteuils roulants (un côté jardin, plusieurs autres côté cour), des rideaux quasi-translucides de chaque côté de la scène qui sont comme autant de spectres déjà là et à venir.
La peur, la mort. Les fantômes des jeunes filles au début et le fantôme de Liddell à la fin.
La peur de la mort, la mort de la création, la peur de la création, quelque chose semble inextricablement liée, et nous habite, et nous ronge.
« Avez-vous ressenti quelque chose ? »
Nous n'avons rien que du temps, et le temps se contrefout de nos choix, les assassins et les assassinés sont nos ancêtres, toutes et tous descendant.e.s d'étripeurs et d'étripés. Mais nous voulons vivre, bordel, alors nous allons au spectacle parce que nous quémandons l'intensité dont nous n'osons pas être coupables. Quitte à ce que l’on nous jette l’eau des ablutions et des lavements en pleine face.
L’érection, le désir sexuel en tant qu’ultime sursaut de la vie. Oui.
Mais non.
Le désir aussi en tant que création.
Ce tableau : une actrice naine portant un maquillage de tête de mort se plante devant nous et reste immobile tandis qu'une musique pop super entraînante est lancée. C'est un pied de nez magistral. Une façon de tancer : vous voulez danser, vous avez très envie de danser, et vous ne pouvez rien car la position fondamentale des spectateur.ice.s est celle de l'impuissance. Puis, comme Angélica le dira elle-même, c'est elle qui est dans la lumière. Mieux, dis-je, elle est la lumière, toute la scène est à elle, même lorsqu'elle n'y est physiquement pas ; et nous sommes l'ombre à ses côtés.
Et cette nique à la critique qui provoque l'hilarité de l'ombre (merci public). La critique est une des formes possibles de la mort. MORT DE LA CRÉATION.
De la musique trop forte qui s'impose face aux voix qui poursuivent leur litanie mortuaire, énoncent des sacrements, des prières, mènent le saint déroulé de la Bible, l'au revoir à Bergman qui plane au-dessus de nos maigres têtes.
La mort nous dépose dans son silence. Et la vie continue de gueuler par dessus, dessous — continue, simplement.
Et ces corps nus, ces corps de vieux et de vieilles et de jeunes et ces entremêlements. D'ailleurs, celles et ceux qui verraient dans la nudité mise en place dans ce spectacle une exhibition provocante n'y projetteraient que leur propre malaise. Ces corps existent. Ces corps sont là. Et leur simple vue vous pique ? Démerdez vous avec.
La jeunesse ne donne qu'à la jeunesse, et la vieillesse attend des clowns fonctionnaires pour la pousser en fauteuil.
Mais quels démons Liddell s'acharne-t-elle tant à exorciser ?
La pitié, le dégoût, la famille, la haine, l'érection, l'amour, la merde, la vieillesse, la maladie, la création, la critique, l'art, la mort, la violence, l’érection, le désir, le sexe, l'érection... (Il fallait donc attendre Dämon pour voir la bite du Pape.)
Course-poursuite de Liddell avec le lit médicalisé. Tantôt derrière, tantôt devant — finalement dessus. On court après la mort autant qu'elle nous court après. Le clown se mort la queue et les maquillages se confondent.
Puis, les chaises roulantes entrent en ballet. Tout le monde brille en enfer. Carrie est de retour de son bal. Bienvenue dans la ronde.
(Et si danser avec ses démons était l'ultime astuce pour s'en émanciper?)
« L’enfant : Quand est-ce que je vais mourir ? Angélica : Toujours. »
La mort est un processus, dès notre naissance, nous sommes déjà en train de mourir.
La vie n’est pas concevable sans ce qui lui mettra un terme. En fait, l’opposition radicale vie/mort dégage en éclats. En fait, nous avons trop longtemps cru que nous étions seulement vivant.e.s.
Parler, hurler pour conjurer le sort — tenter de. Et quelque chose échoue, mais nous ramène quand même, à la fin, au moment des applaudissements, de l’ovation et des cris de félicitations, oui, quelque chose nous ramène — à quoi ? Nous l'ignorons un peu, mais nous léchons le paradoxe : après les funérailles, Angelica danse et les spectateur.ice.s se lèvent (comme une bite).
Une dernière érection.
Liddell soulève l'Odéon.
Putain.
Tu finirais presque par me faire adorer les enterrements, Angélica.